Les projets numériques collectifs, en particulier sur les sujets de certification, de labellisation ou de scoring échouent rarement par manque de technologie.
Ils échouent plus souvent par mauvais cadrage, solutionnisme prématuré ou incapacité à démontrer une valeur opérationnelle immédiate.
À partir de retours de terrain récents, je vous propsose avec cet article propose trois enseignements clés pour concevoir des démarches numériques collectives réellement utiles, et éviter les dynamiques de blocage que connaissent aujourd’hui de nombreuses filières. J’appelle cela résoudre « Le Tetris des communs ».

1. Sans cadrage sémantique, la coopération se délite
Le mal structurel des projets numériques collectifs
Dans de nombreux ateliers multi-acteurs, les discussions dérivent rapidement.
Non pas par manque d’intérêt, mais parce que les mots ne désignent pas les mêmes réalités selon les participants.
On confond alors :
- digitalisation des processus métiers (outils, formulaires, workflows),
- collecte et usage de la donnée (documents, preuves, indicateurs),
- interopérabilité entre solutions (API, formats communs),
- infrastructures plus larges (plateformes, espaces de données, communs numériques).
Cette confusion entraîne mécaniquement :
- une surcharge cognitive,
- des malentendus techniques,
- des crispations politiques (concurrence, souveraineté, contrôle).
Le cadrage sémantique n’est pas un luxe pédagogique, c’est une condition de coopération.
Un collectif ne peut travailler efficacement que si :
- les termes clés sont définis explicitement,
- les périmètres sont clairement délimités,
- certains concepts “chargés” sont volontairement mis de côté tant qu’ils ne sont pas strictement nécessaires.
Application concrète pour les acteurs de la certification
Avant toute démarche collective :
- formaliser un glossaire commun,
- expliciter ce qui est dans le périmètre et ce qui n’y est pas,
- distinguer clairement outil, donnée, méthode et gouvernance.
2. Les acteurs adhèrent au diagnostic, pas au solutionnisme
Un consensus souvent sous-estimé
Dans les filières de la certification et du scoring, un constat est largement partagé :
- la valeur économique du numérique est mal perçue,
- les solutions sont nombreuses mais peu adoptées,
- les gains sont difficiles à objectiver.
En revanche, dès qu’un projet laisse entrevoir une solution déjà implicite (outil unique, plateforme mutualisée, standard imposé), les résistances apparaissent :
- méfiance,
- sentiment de dépossession,
- peur d’un verrouillage futur.
Les acteurs acceptent de travailler sur le problème, pas sur une solution pré-écrite.
La légitimité d’un travail collectif repose sur une posture :
- exploratoire,
- non prescriptive,
- ouverte sur plusieurs trajectoires possibles.
Application concrète
Pour sécuriser l’engagement :
- accepter que la conclusion puisse être… qu’aucune solution commune n’est pertinente à ce stade.
- positionner les premières phases comme une analyse collective de création de valeur,
- éviter toute projection prématurée vers un dispositif cible,
3. La valeur du numérique se prouve par la douleur supprimée
Là où l’adhésion revient immédiatement
Lorsque les échanges portent sur des réalités concrètes, l’alignement réapparaît instantanément :
- complexité réglementaire,
- charge administrative,
- audits chronophages,
- ressaisie répétée de données,
- déplacements terrain évitables,
- vérification manuelle de preuves hétérogènes.
Ces situations sont vécues par tous les acteurs, quels que soient leur taille ou leur positionnement.
Dans ces filières, la valeur du numérique est d’abord défensive et opérationnelle.
Avant d’être stratégique, le numérique est accepté s’il :
- fait gagner du temps,
- réduit les coûts,
- fiabilise les processus,
- enlève de la douleur.
Application concrète
Les démarches numériques doivent partir :
- des irritants métiers réels,
- de scénarios “avant / après” mesurables,
- et non de promesses abstraites de transformation.
Recentrer les projets collectifs sur la valeur, ou accepter leur fragmentation
Pour éviter la démobilisation et les conflits latents, les projets collectifs dans la certification gagneraient à être cadrés ainsi :
1. Un objectif clair et limité
Mesurer et qualifier la valeur économique réelle des solutions numériques existantes, par typologie d’acteurs.
2. Un périmètre volontairement restreint
Pas de décision sur une solution cible.
Pas de mutualisation imposée.
Pas d’infrastructure lourde prématurée.
3. Une méthode pragmatique
Cas d’usage concrets.
Douleurs supprimées.
Gains mesurables.
Distinction explicite entre :
- qui paie,
- qui utilise,
- qui bénéficie.
4. Un livrable utile
Une cartographie partagée de la création de valeur du numérique, servant de base objective pour :
- des partenariats futurs,
- une étude économique,
- ou une réflexion ultérieure sur l’interopérabilité.
Tant que les projets collectifs parleront d’outils plutôt que de valeur concrète, ils resteront des débats d’intention et non des dynamiques de transformation.


