La mise en récits : un levier politique et stratégique, pas un simple outil de communication
La mise en récits n’est pas un vernis narratif posé sur une stratégie déjà écrite. Elle en fait partie. Elle structure la manière dont un territoire se comprend, se projette et agit. Autrement dit, elle touche au cœur du politique.
1. Sortir des récits dominants qui freinent la transition
Nous sommes toujours déjà pris dans des récits. Ils façonnent nos représentations du réel et orientent nos choix, souvent de manière invisible.
Quelques exemples bien connus :
- La richesse serait nécessairement matérielle et mesurable en points de PIB.
- La technologie résoudra les crises sans transformation profonde des modes de vie.
- La transition serait punitive, coûteuse, réservée à une élite urbaine.
- Les territoires ruraux seraient « condamnés » au déclin.
Ces histoires dominantes ne sont pas neutres. Elles conditionnent les arbitrages budgétaires, les priorités politiques, les imaginaires collectifs. Elles créent un cadre mental qui limite le champ des possibles.
Identifier ces récits, c’est déjà commencer à les déconstruire. Non pour imposer un contre-récit dogmatique, mais pour ouvrir un espace critique. La mise en récits invite à poser une question simple et puissante : quelles histoires nous enferment, et lesquelles nous libèrent ?
Cette démarche est éminemment démocratique. Elle suppose de reconnaître que personne n’est extérieur aux récits dominants — institutions, élu·es, associations, entreprises, citoyen·nes. Nous en sommes à la fois les héritiers et les relais.
2. Faire émerger des récits alternatifs crédible
Face aux récits dominants, les alternatives existent déjà. Mais elles manquent souvent d’épaisseur sociale.
Dans de nombreux territoires, des dynamiques de coopération, de sobriété choisie, de relocalisation économique ou de gouvernance partagée sont à l’œuvre. Pourtant, elles restent marginales dans l’espace médiatique et politique. Elles peinent à devenir des histoires collectives mobilisatrices.
La mise en récits vise précisément à donner visibilité et cohérence à ces alternatives. Pas en inventant une fiction, mais en révélant ce qui existe déjà, en le reliant, en le structurant.
Cela implique une posture de vérité. Les récits alternatifs ne peuvent pas reposer sur l’exagération ou l’idéalisme naïf. Ils doivent s’ancrer dans des faits, accepter la complexité, reconnaître les tensions. Sans quoi ils risquent de reproduire ce qu’ils critiquent : un récit dominant, fermé, peu contestable.
Il y a ici une ligne de crête délicate. Trop de communication, et l’on bascule dans le marketing territorial. Trop de prudence, et l’on perd la capacité d’inspirer. L’enjeu est d’assumer l’ambition sans masquer le réel.
3. Le récit comme boussole stratégique
La mise en récits devient stratégique lorsqu’elle relie trois dimensions fondamentales :
- le passé (d’où venons-nous ?),
- le présent (où en sommes-nous ?),
- le futur (où allons-nous ?).
Un territoire qui ne se raconte pas est un territoire qui peine à se projeter. À l’inverse, un territoire qui se raconte sans ancrage dans le réel court le risque de l’auto-suggestion.
La mise en récits n’est donc pas une opération cosmétique. C’est une méthode pour articuler identité, vision et action. Elle donne une cohérence aux politiques publiques, elle éclaire les arbitrages, elle permet de maintenir un cap dans la durée.
Dans un contexte d’accélération permanente et de crises successives, cette fonction de boussole est précieuse. Elle évite que chaque nouvelle urgence n’efface la trajectoire d’ensemble.
Mais encore faut-il que cette boussole soit collective. Un récit imposé verticalement, même séduisant, ne tiendra pas. Il doit être débattu, ajusté, enrichi.
C’est précisément ce que proposent les cinq dimensions de la mise en récits : un cadre pour structurer cette démarche sans la figer.

Dans la partie suivante, nous entrons dans la première dimension : mettre en trajectoire.
Dimension 1 – Mettre en trajectoire : relier passé, présent et futur
Mettre en trajectoire, c’est refuser l’improvisation permanente. Dans un contexte d’urgence écologique et sociale, la tentation est grande d’agir vite, de répondre à court terme, de multiplier les dispositifs. Or une transition durable ne peut pas être une succession de mesures isolées. Elle doit s’inscrire dans une histoire.
La mise en trajectoire consiste précisément à articuler trois questions fondamentales :
D’où venons-nous ? Où en sommes-nous ? Où allons-nous ?

1. S’appuyer sur l’histoire et l’héritage du territoire
Un territoire n’est jamais une page blanche. Il porte une mémoire, des réussites, des blessures, des attachements. Industrialisation, désindustrialisation, conflits sociaux, remembrement agricole, mutations démographiques, fusions administratives… autant d’événements qui façonnent encore aujourd’hui les représentations collectives.
Mobiliser le passé ne signifie pas le mythifier. Il ne s’agit ni de nostalgie ni de réécriture. Il s’agit de reconnaître ce qui constitue le socle commun.
Pourquoi est-ce stratégique ?
- Parce qu’on peut ne pas être d’accord sur l’avenir, mais s’accorder sur le « jusque-là ».
- Parce que la fierté collective est un moteur d’engagement.
- Parce que certains traumatismes non traités bloquent toute projection sereine.
Mettre en trajectoire, c’est regarder le passé droit dans les yeux : ce dont on est fier, mais aussi ce que l’on ne veut plus reproduire.
Point de vigilance : instrumentaliser l’histoire à des fins politiques fragilise la confiance. La mise en récits suppose une éthique rigoureuse, parfois un travail avec des historien·nes, archivistes, chercheur·ses.
2. Faire un diagnostic lucide du présent
La trajectoire ne se construit pas uniquement sur des symboles. Elle exige un état des lieux clair.
- Qu’ont produit les politiques publiques des trente dernières années ?
- Quels choix ont réellement amélioré la qualité de vie ?
- Quelles voix ont été oubliées ou marginalisées ?
- Quels récits dominants structurent encore nos décisions ?
Ce travail peut prendre des formes variées : diagnostic sensible, collecte de témoignages, frise historique, captations sonores, productions artistiques. L’enjeu n’est pas seulement technique. Il est narratif.
Il s’agit d’identifier ce qui nous lie — au-delà des terrains « minés ». Les attachements, les valeurs communes, les éléments d’identité partagée constituent le point de départ.
Sans ce travail de clarification, la vision d’avenir risque d’être hors sol.
3. Mobiliser la prospective : construire un cap désirable
Mettre en trajectoire, c’est aussi adopter une posture prospective. Non pas imaginer pour rêver, mais imaginer pour orienter l’action.
Un cap doit être :
- Désirable (il doit susciter l’envie, pas seulement répondre à une contrainte réglementaire).
- Crédible (ancré dans des données et des réalités).
- Débattu collectivement (et non imposé).
La prospective permet de faire des allers-retours entre futur et présent :
« Si nous voulons tendre vers cela, que devons-nous commencer à transformer aujourd’hui ? »
Cette dialectique passé–présent–futur crée une continuité. Elle détend le rapport au temps. Les petites actions d’aujourd’hui prennent sens dans une histoire longue.
Mais attention : l’imaginaire peut devenir un simple prospectus. Une belle image, déconnectée du réel. La mise en trajectoire exige une tension permanente entre ambition et lucidité.
4. La trajectoire comme boussole
Lorsque la trajectoire est clarifiée et partagée, elle devient un outil d’arbitrage.
Elle permet de répondre à des questions concrètes :
- Ce projet nous rapproche-t-il du cap défini ?
- Est-il cohérent avec nos attachements et notre vision ?
- Faut-il maintenir, ajuster ou abandonner certaines orientations ?
La trajectoire donne du sens aux décisions quotidiennes. Elle évite que chaque nouvelle urgence ne détourne le territoire de sa transformation profonde.
En ce sens, la mise en trajectoire est déjà un acte politique. Elle affirme qu’un territoire ne subit pas seulement la transition : il choisit la manière dont il l’habite.
Dans la prochaine partie, nous abordons une dimension souvent mal comprise mais décisive : communiquer sincèrement. Car une trajectoire sans communication éthique peut rapidement perdre en crédibilité.
Dimension 2 – Communiquer sincèrement : enthousiasme oui, propagande non
La mise en récits ne se réduit pas à la communication. Mais sans communication, elle reste invisible, fragile, inopérante.
Communiquer, étymologiquement, signifie « mettre en commun ». Cette précision change tout. Il ne s’agit pas seulement de diffuser un message descendant, mais de partager une vision, de créer du lien, d’ouvrir un espace commun de compréhension.
Encore faut-il le faire avec enthousiasme et sincérité.
1. Assumer une communication inspirant
La transition ne peut pas être uniquement présentée comme une contrainte réglementaire ou une liste d’efforts à consentir. Elle doit aussi être racontée comme une aventure collective.
Mettre en récits un territoire, c’est parfois accepter d’en faire un héros — non pas pour glorifier des individus, mais pour donner une dynamique narrative.

- Il y a un « monde ordinaire » (le territoire tel qu’il était).
- Un appel à l’aventure (une crise, une fermeture, une décision structurante).
- Des résistances, des alliances, des apprentissages.
- Une transformation progressive.
Cette structure narrative n’est pas un gadget. Elle aide à rendre lisible un processus complexe. Elle permet d’embarquer.
Nous nous mettons en mouvement parce que quelque chose nous touche. L’émotion n’est pas un ennemi de la rationalité ; elle en est souvent le moteur.
Dans un contexte saturé d’informations anxiogènes, insuffler du souffle, valoriser les réussites, donner à voir les coopérations existantes est stratégique. Faire du bruit sur ce qui fonctionne n’est pas de l’autosatisfaction : c’est contribuer à élargir le champ des possibles.
2. Refuser la propagande : la nécessité de la congruence
Mais l’enthousiasme a ses limites.
Une communication qui embellit excessivement la réalité finit par produire l’effet inverse : défiance, cynisme, désengagement. La mise en récits n’est pas une opération cosmétique.
La clé est la congruence :
Aligner le discours avec les actions.
Quelques principes simples mais exigeants :
- Reconnaître les difficultés et les échecs.
- Expliquer les arbitrages.
- Éviter les promesses intenables.
- Ne pas masquer les contradictions.
Dire que tout fonctionne parfaitement décrédibilise la parole publique. À l’inverse, assumer les tâtonnements renforce la confiance. La transition est un chemin, pas une vitrine.
Il y a ici un enjeu politique fort. Une communication institutionnelle verrouillée peut devenir un récit dominant fermé, excluant d’autres voix. La mise en récits exige d’accepter la pluralité.
3. Donner à voir celles et ceux qui agissent
Communiquer sincèrement, c’est aussi déplacer le centre du récit.
La transition d’un territoire ne se résume pas aux décisions d’une collectivité. Elle repose sur des associations, des entreprises, des habitant·es, des collectifs informels.
Les valoriser publiquement produit plusieurs effets :
- Reconnaissance et fierté.
- Renforcement des dynamiques locales.
- Inspiration pour d’autres acteurs.
- Construction d’un récit réellement collectif.
La communication devient alors un levier de coopération. Elle révèle les alliances existantes et en rend possibles de nouvelles.
4. La communication comme champ de bataille culturel
Enfin, il serait naïf d’ignorer que la communication est un espace de confrontation. Publicité, médias, réseaux sociaux façonnent nos représentations.
Limiter certains messages commerciaux, promouvoir des imaginaires sobres, soutenir des médias locaux engagés : tout cela participe aussi de la mise en récits.
Raconter un territoire en transition, ce n’est pas seulement produire du contenu ; c’est choisir quelles images et quels modèles on souhaite voir circuler dans l’espace public.
Communiquer sincèrement, c’est accepter une tension permanente : inspirer sans manipuler, simplifier sans caricaturer, fédérer sans uniformiser.
La prochaine dimension approfondit cette exigence démocratique : faire émerger les récits alternatifs, y compris ceux qui dérangent.
Dimension 3 – Faire émerger les récits alternatifs : une exigence démocratique
Si la mise en trajectoire donne un cap, et si la communication sincère en assure la lisibilité, une question demeure : qui parle ?
Faire émerger les récits alternatifs, c’est ouvrir l’espace narratif. C’est reconnaître que le territoire ne se résume pas à une seule voix, ni à un seul point de vue.

1. Identifier les récits dominants… et leurs angles morts
Dans chaque territoire coexistent plusieurs niveaux de récits :
- Sociétal : « La transition est punitive », « Il est trop tard », « La technologie nous sauvera ».
- Territorial : « Ici, nous n’avons pas de ressources », « Notre territoire n’a pas d’histoire ».
- Organisationnel : « Nous fonctionnons en silos », « Rien ne changera ».
- Individuel : « Je ne suis pas légitime », « Je n’ai pas les compétences ».
Ces histoires peuvent devenir auto-réalisatrices. Elles freinent l’action avant même qu’elle ne commence.
Faire émerger des récits alternatifs, ce n’est pas nier ces discours. C’est les mettre au travail. Les questionner. Chercher les fissures.
Par exemple :
« Nous n’avons jamais su faire cela » peut devenir
« Qu’avons-nous pourtant réussi à transformer malgré tout ? »
Ce déplacement est stratégique. Il ouvre un espace d’émancipation.
2. Accueillir les voix peu audibles
Un territoire est traversé par des rapports de pouvoir. Certains récits sont naturellement plus audibles que d’autres.
Jeunes, habitants de quartiers périphériques, agriculteurs isolés, personnes issues de migrations récentes, acteurs associatifs peu institutionnalisés… leurs histoires restent souvent en marge des politiques publiques.
La mise en récits suppose d’organiser des espaces d’expression :
- ateliers participatifs,
- diagnostics sensibles,
- collectes de témoignages,
- productions artistiques,
- débats publics structurés.
L’objectif n’est pas d’additionner des témoignages individuels. Il s’agit de tisser une trame collective.
C’est une hygiène démocratique. Un récit territorial verrouillé, même positif, finit par exclure. À l’inverse, un récit pluraliste crée de la robustesse.
3. Travailler les désaccords plutôt que les éviter
La tentation est grande de lisser les conflits pour préserver une image harmonieuse du territoire. Pourtant, les désaccords sont révélateurs.
Ils indiquent :
- des attachements forts,
- des intérêts divergents,
- des visions du monde différentes.
Mettre en récits les conflits ne signifie pas les exacerber. Cela signifie reconnaître leur existence et les instruire collectivement.
Un récit alternatif n’est pas un récit consensuel. Il peut être frictionnel. Mais cette friction est féconde si elle s’inscrit dans un cadre démocratique.
4. De l’imaginaire au possible
Faire émerger des récits alternatifs, c’est aussi convoquer l’imaginaire. Les chiffres et les courbes ne suffisent pas à mobiliser.
Un diagramme peut montrer une trajectoire carbone. Il ne raconte ni les renoncements nécessaires, ni les deuils à faire, ni les nouvelles formes de richesse à inventer.
L’imaginaire permet de :
- redonner de la densité aux alternatives,
- créer du désir,
- déplacer les représentations figées.
Attention toutefois : l’imaginaire n’est pas une fuite. Il doit rester ancré dans des réalités tangibles.
5. Une posture de vérité
Dans un contexte marqué par la défiance, les théories complotistes et la fragmentation médiatique, la mise en récits engage une responsabilité.
Elle consiste à :
- déconstruire les récits dominants infondés,
- faire émerger des alternatives basées sur des faits,
- garantir la pluralité des points de vue.
Ce n’est pas une neutralité molle. C’est une posture active de recherche de vérité, compatible avec le débat.
Faire émerger des récits alternatifs ne signifie donc pas remplacer une histoire dominante par une autre. Il s’agit d’élargir le champ des possibles et de redonner une capacité d’agir collective.
Dans la prochaine partie, nous explorons une dimension souvent sous-estimée mais décisive : raconter la coopération. Car sans récit partagé du « nous », la transition reste fragmentée.
Dimension 4 – Raconter la coopération : du « je » au « nous »
La transition ne se décrète pas. Elle se construit dans l’interaction. Pourtant, dans de nombreux territoires, les initiatives restent dispersées. Associations, collectivités, entreprises, collectifs citoyens avancent parfois côte à côte… sans toujours se raconter ensemble.
Raconter la coopération consiste précisément à rendre visible ce « nous » en construction.

1. Faire apparaître les alliances
Une coopération qui ne se raconte pas reste fragile.
Lorsqu’un projet territorial mobilise plusieurs acteurs – élus, services techniques, agriculteurs, entrepreneurs, habitants – il est stratégique de montrer comment ces alliances se sont nouées :
- Qui a pris l’initiative ?
- Qui a résisté ?
- Comment les divergences ont-elles été dépassées ?
- Quels compromis ont été trouvés ?
Ce récit des alliances produit un effet structurant : il montre que la coopération est possible. Il crédibilise la transformation.
À l’inverse, un récit centré sur une seule institution ou un seul leader entretient l’illusion d’une action verticale. Or la transition est systémique.
2. Penser la communication comme levier coopératif
La communication peut devenir un outil de mise en réseau.
Mettre en lumière des projets inspirants, publier des portraits d’acteurs locaux, documenter des initiatives collectives : ces actions ne sont pas neutres. Elles créent des connexions.
Un média local engagé, un podcast territorial, une cartographie des initiatives de sobriété, un journal municipal ouvert aux habitants… Ces supports participent à tisser un écosystème narratif.
La mise en récits devient alors un espace de reconnaissance mutuelle. Elle permet aux acteurs de se voir, de se comprendre, parfois de se rejoindre.
C’est une logique systémique : le récit ne fait pas que raconter la coopération, il la renforce.
3. Sortir du mythe du héros solitaire
Les récits contemporains valorisent souvent la figure du leader visionnaire. Or la transition territoriale ne repose pas sur un individu providentiel.
La mise en récits invite à déplacer le regard :
- Ce ne sont pas les personnes qui doivent être héroïsées,
- Ce sont les dynamiques collectives.
Le passage du « je transforme » au « nous transformons » change profondément la culture politique locale.
Il permet de :
- Dépersonnaliser les projets.
- Assurer leur continuité au-delà des mandats.
- Réduire la dépendance à une figure unique.
La coopération racontée devient une infrastructure invisible mais essentielle.
4. La coopération comme nouvelle richesse
Raconter la coopération, c’est aussi redéfinir la valeur.
Dans un modèle dominant centré sur la compétition et la performance individuelle, la coopération est parfois perçue comme secondaire. Or elle constitue une richesse immatérielle majeure :
- Confiance entre acteurs,
- Capacité d’adaptation collective,
- Intelligence territoriale partagée.
La mise en récits peut rendre visible cette valeur souvent intangible.
5. Une vigilance nécessaire
Attention cependant : raconter la coopération ne signifie pas masquer les conflits ou les asymétries de pouvoir.
Une coopération réelle suppose :
- Transparence,
- Répartition claire des responsabilités,
- Capacité à gérer les tensions.
Un récit trop lisse décrédibiliserait l’ensemble de la démarche. Là encore, la sincérité reste la condition de la robustesse.
Raconter la coopération, c’est faire exister un collectif. C’est transformer une juxtaposition d’initiatives en une dynamique territoriale.
Il nous reste une dernière dimension à explorer : évaluer la valeur créée. Car une transition qui ne sait pas mesurer – et raconter – ce qu’elle transforme risque de perdre en lisibilité et en légitimité.
Dimension 5 – Évaluer la valeur créée : rendre visible l’invisible
Une transition qui ne s’évalue pas risque de s’épuiser. Mais une transition évaluée uniquement à l’aune d’indicateurs économiques classiques risque de se trahir.

La cinquième dimension de la mise en récits propose un déplacement fondamental : élargir notre conception des effets utiles et de leurs valeurs.
1. Sortir du prisme unique du PIB
Dans le récit dominant, la richesse est matérielle, mesurable, quantifiable. Croissance, attractivité, compétitivité : ces indicateurs structurent encore largement l’action publique.
Or une transition territoriale crée aussi d’autres formes de valeur :
- Renforcement des liens sociaux,
- Fierté collective retrouvée,
- Capacité à coopérer,
- Résilience face aux crises,
- Préservation d’un patrimoine commun.
Ces dimensions sont plus difficiles à mesurer. Elles ne figurent pas toujours dans les tableaux de bord institutionnels. Pourtant, elles conditionnent la solidité du changement.
La mise en récits invite à reconnaître et documenter cette valeur immatérielle.
2. Piloter par les récit
Évaluer ne signifie pas seulement compter. Cela signifie interpréter.
Raconter ce qui a changé permet de :
- Donner du sens aux indicateurs,
- Mettre en lumière des effets indirects,
- Identifier des points d’inflexion stratégiques.
Par exemple, une initiative de coopération alimentaire ne se limite pas à un nombre de repas servis. Elle peut avoir transformé les relations entre producteurs et collectivités, créé de la confiance, inspiré d’autres projets.
Ces effets systémiques sont rarement captés par des indicateurs strictement quantitatifs.
Piloter par les récits, c’est articuler données objectives et témoignages, chiffres et expériences vécues. C’est accepter une évaluation plus qualitative, plus réflexive.
3. Reconnaître les apprentissages
La valeur créée ne réside pas uniquement dans les réussites. Elle réside aussi dans les apprentissages.
Un projet abandonné peut avoir :
- Clarifié des limites,
- Renforcé des partenariats,
- Fait évoluer des représentations.
Si ces éléments ne sont pas racontés, ils disparaissent. La mémoire collective s’appauvrit.
La mise en récits permet de capitaliser ces expériences, d’en faire un patrimoine immatériel transmissible.
4. Donner de l’épaisseur au temps long
La transition ne produit pas toujours des résultats spectaculaires à court terme. Certaines transformations sont lentes, invisibles, progressives.
Raconter la valeur créée, c’est accepter cette temporalité longue.
C’est aussi renforcer la légitimité politique du changement :
- Montrer que les efforts produisent des effets,
- Donner à voir des trajectoires cohérentes,
- Consolider l’engagement des acteurs.
Sans cette mise en visibilité, le risque est réel : fatigue collective, perte de sens, retour aux récits dominants plus simples et immédiats.
5. Une responsabilité stratégique
Évaluer la valeur créée n’est pas une formalité administrative. C’est un acte politique.
Il consiste à affirmer que la richesse d’un territoire ne se réduit pas à sa performance économique. Il redéfinit ce qui compte.
Mais là encore, vigilance :
- Ne pas surévaluer artificiellement les impacts.
- Ne pas transformer l’évaluation en outil d’autojustification.
- Maintenir une posture lucide et exigeante.
La mise en récits, une boussole pour habiter la transition
La mise en récits n’est ni un slogan, ni un gadget communicationnel. Elle est un instrument de navigation.
Mettre en trajectoire, communiquer sincèrement, faire émerger des récits alternatifs, raconter la coopération, évaluer la valeur créée : ces cinq dimensions forment un ensemble cohérent.
Elles invitent à une posture exigeante :
- Lucidité sur le réel,
- Pluralité des voix,
- Responsabilité démocratique,
- Inscription dans le temps long.
La transition ne se fera pas uniquement par la contrainte ou la technique. Elle suppose un moteur désirable, une histoire commune suffisamment robuste pour résister aux crises et aux tensions.
La question n’est donc pas « faut-il un récit ? ».
La question est : quel récit voulons-nous écrire ensemble – et avec quelle éthique ?
Dans un brouillard d’incertitudes, la mise en récits peut devenir une boussole. Encore faut-il accepter de la manier avec responsabilité.
À l’aventure !
Pour aller plus loin :

https://fabriquedestransitions.net/les-5-dimensions-de-la-mise-en-recits-m-e-r

