La “Carbon Reward Policy”, une nouvelle voie pour financer la transition climatique
Pourquoi les politiques climatiques sont dans l’impasse
Depuis près de trente ans, les politiques climatiques reposent sur une idée simple : faire payer le carbone pour corriger un dysfonctionnement du marché. Taxes carbone, marchés de quotas, normes et obligations se sont progressivement imposés comme les outils centraux de la transition. Pourtant, malgré cette panoplie de mesures, les émissions mondiales continuent d’augmenter et les objectifs climatiques internationaux s’éloignent.
Le constat est désormais bien documenté : le problème n’est pas seulement environnemental, il est aussi financier et politique. Le financement nécessaire pour respecter les trajectoires climatiques compatibles avec 1,5 °C se chiffre en milliers de milliards par an, bien au-delà de ce que les mécanismes actuels parviennent à mobiliser. Dans le même temps, les politiques fondées sur la contrainte rencontrent une résistance sociale croissante, alimentant blocages, reculs et renoncements.
C’est dans ce contexte qu’émerge une proposition radicalement différente : et si la transition climatique devait être récompensée plutôt que principalement sanctionnée ? La Carbon Reward Policy, développée par l’économiste Delton B. Chen, ne se contente pas d’ajouter un nouvel instrument à la boîte à outils existante. Elle propose un changement de perspective : considérer que l’échec actuel n’est pas seulement un échec de marché, mais un échec systémique, qui appelle des réponses à la hauteur des risques climatiques.
Cette approche invite à repenser le rôle du prix du carbone, celui de la finance, et même celui des banques centrales dans la transition. Une proposition ambitieuse, encore largement méconnue, mais qui mérite d’être examinée à l’aune des limites actuelles des politiques climatiques.
Le diagnostic de Chen : un échec de marché… et de système
La plupart des politiques climatiques reposent sur un diagnostic hérité de l’économie classique : les émissions de gaz à effet de serre constituent une externalité négative. Autrement dit, leurs coûts réels – dommages climatiques, sanitaires, économiques – ne sont pas intégrés dans les prix de marché. La réponse logique consiste alors à « internaliser » ces coûts, via une taxe carbone ou un marché de quotas, afin d’aligner l’intérêt privé sur l’intérêt collectif.
Ce raisonnement est théoriquement solide. Il s’appuie sur le Social Cost of Carbon (SCC), censé mesurer le coût social d’une tonne de CO₂ émise aujourd’hui. Mais dans la pratique, cette approche se heurte à des limites de plus en plus visibles. Les niveaux de prix du carbone restent très inférieurs aux estimations du SCC, lorsqu’ils existent. Et surtout, chaque tentative de renforcement des politiques punitives déclenche des résistances politiques, sociales et économiques parfois violentes.
Pour Delton B. Chen, ce blocage n’est pas un accident de parcours : il révèle un problème plus profond. Le climat ne souffre pas seulement d’un échec de marché, mais d’un échec de système. Les politiques fondées sur la contrainte ignorent en grande partie les dynamiques complexes des sociétés et du système terrestre. Elles sous-estiment les rétroactions politiques, les incertitudes scientifiques, les risques de rupture et les effets en chaîne qui peuvent, paradoxalement, ralentir la transition qu’elles cherchent à accélérer.
C’est ici qu’intervient la notion centrale du travail de Chen : l’externalité systémique. Contrairement à l’externalité négative classique, elle ne provient pas d’un défaut de prix ponctuel, mais de la manière dont les systèmes sociaux, économiques et naturels interagissent. Résistances électorales, lobbying, dépendance aux infrastructures fossiles, points de bascule climatiques ou instabilités financières forment un ensemble de risques non tarifés, qui menacent directement la capacité collective à rester dans un budget carbone « sûr ».
Autrement dit, tant que ces risques systémiques ne sont pas traités comme un problème économique à part entière, les instruments traditionnels resteront structurellement insuffisants. La transition ne bute pas seulement sur un mauvais signal-prix, mais sur une architecture institutionnelle et financière inadaptée à l’ampleur du défi climatique.
Une nouvelle grille de lecture : penser le climat avec des matrices

Pour dépasser les limites de l’analyse économique standard, Delton B. Chen propose un changement méthodologique : abandonner une vision linéaire du problème climatique au profit d’une lecture matricielle, capable de rendre visibles des dimensions habituellement marginalisées. L’objectif n’est pas de produire des chiffres plus précis, mais de mieux structurer la compréhension des dommages, des risques et des réponses politiques.

La première brique de ce cadre est la matrice des dommages. Elle distingue deux axes rarement mis en dialogue : d’un côté, les dommages matériels, mesurables et monétisables, de l’autre les dommages moraux, culturels ou symboliques, difficilement quantifiables. À cela s’ajoute une distinction entre dommages sociaux et dommages environnementaux. Cette grille met en évidence un angle mort majeur des politiques climatiques : une large part des pertes liées au changement climatique – biodiversité, paysages, patrimoines culturels, souffrances humaines – échappe aux indicateurs économiques traditionnels comme le PIB ou même le SCC. Autrement dit, ce qui compte réellement pour les sociétés est souvent ce que l’économie ne sait pas compter.

La seconde brique est la matrice des risques, centrée non plus sur les pertes passées ou présentes, mais sur les menaces futures. Elle croise les échelles spatiales (locales et globales) avec la nature des systèmes concernés (systèmes sociaux et systèmes terrestres). On y retrouve aussi bien les risques politiques et financiers – blocages institutionnels, instabilité des investissements, dépendance aux énergies fossiles – que les risques physiques du système climatique : rétroactions, points de bascule, incertitudes scientifiques. Cette approche permet de traiter le « climate finance gap » non comme un simple manque de capitaux, mais comme un risque systémique global.

Enfin, Chen introduit une matrice des politiques, qui classe les instruments existants et potentiels selon leur capacité à répondre aux différents types de dommages et de risques. Taxes carbone, marchés de quotas et subventions y trouvent leur place, mais apparaissent comme partiels et déséquilibrés : très efficaces pour traiter certains dommages économiques, beaucoup moins pour réduire les risques systémiques de long terme.

En reliant ces trois matrices, l’auteur formalise l’idée de market-and-system failure. Le changement climatique n’est pas seulement un problème de mauvais signaux-prix, mais un enchevêtrement de pertes non comptabilisées et de risques non gérés. Tant que les politiques publiques ne s’attaquent pas simultanément à ces deux dimensions, elles restent condamnées à produire des résultats en deçà des enjeux. C’est précisément dans cet espace laissé vacant qu’intervient la proposition de Carbon Reward Policy.

La Carbon Reward Policy : récompenser la décarbonation
C’est à partir de ce diagnostic élargi que la Carbon Reward Policy prend tout son sens. Là où les politiques climatiques dominantes reposent principalement sur la contrainte – faire payer, interdire, limiter –, Chen propose d’introduire un levier complémentaire fondé sur l’incitation positive. L’idée n’est pas de remplacer les taxes carbone ou les marchés de quotas, mais de corriger leur angle mort principal : l’incapacité à mobiliser rapidement et massivement des financements tout en maintenant une acceptabilité politique.
Le principe est simple dans sa formulation, mais innovant dans ses implications : récompenser financièrement toute action qui contribue de manière vérifiable à la décarbonation. Cela inclut la réduction des émissions à la source, l’évitement d’émissions futures, mais aussi l’élimination du CO₂ déjà présent dans l’atmosphère. Contrairement à la compensation carbone classique, il ne s’agit pas de neutraliser une émission par une autre, mais de financer directement des trajectoires compatibles avec un budget carbone sûr.

Au cœur du dispositif se trouve un nouvel instrument financier : le XCR (Carbon Reward). Le XCR n’est ni une monnaie, ni un crédit carbone traditionnel. Il s’agit d’un actif souverain adossé au carbone, attribué sous forme de récompenses conditionnelles à des projets ou des acteurs ayant démontré leur contribution effective à la décarbonation. Cette conditionnalité est essentielle : pas de promesse vague ou d’engagement symbolique, mais des résultats mesurés, vérifiés et durables.

La force du XCR réside dans son prix plancher garanti, aligné sur le Risk Cost of Carbon (RCC). Là où le SCC cherche à estimer les dommages futurs d’une tonne de CO₂, le RCC se concentre sur le coût nécessaire pour réduire les risques systémiques du cycle du carbone. Ce prix plancher donne de la visibilité aux investisseurs et transforme la décarbonation en actif financier crédible, susceptible d’attirer des capitaux privés à long terme.
Cette architecture repose sur un rôle inédit confié aux banques centrales. À travers un mécanisme baptisé Carbon Quantitative Easing, celles-ci garantissent le prix plancher du XCR en intervenant uniquement si le marché venait à le faire chuter. L’objectif n’est pas de financer directement la transition par création monétaire massive, mais de sécuriser un signal-prix stable, condition indispensable pour déclencher l’investissement privé à grande échelle.
En creux, la Carbon Reward Policy propose donc un renversement de logique : au lieu de lutter en permanence contre les résistances aux politiques climatiques, elle cherche à aligner les intérêts économiques, financiers et climatiques. La décarbonation n’est plus seulement un coût à supporter, mais une opportunité à saisir, structurée par des règles claires et une gouvernance publique.
Deux objectifs assumés : efficacité et sécurité
L’un des apports les plus structurants de la Carbon Reward Policy est d’assumer explicitement une double finalité là où les politiques climatiques classiques n’en poursuivent qu’une seule. Depuis des décennies, l’action climatique est pensée presque exclusivement sous l’angle de l’efficacité économique : comment réduire les émissions au moindre coût, en corrigeant les signaux-prix défaillants.
Dans cette logique, l’objectif est clair : internaliser l’externalité négative des émissions afin d’optimiser le bien-être collectif. Les taxes carbone et les marchés de quotas sont cohérents avec cette vision, mais leur efficacité dépend fortement de conditions idéales rarement réunies : consensus politique, acceptabilité sociale, stabilité réglementaire, anticipation rationnelle des acteurs économiques. Lorsque ces conditions font défaut, l’outil devient fragile.
Chen propose donc d’ajouter un second objectif, trop souvent implicite ou négligé : la sécurité systémique. Il ne s’agit plus seulement de minimiser les coûts, mais de réduire les risques de rupture du système climatique et des systèmes sociaux qui en dépendent. Cette approche reconnaît que le changement climatique n’est pas un problème marginal que l’on peut ajuster à la marge, mais un risque existentiel qui exige des marges de sécurité.
Cette distinction conduit à un arbitrage assumé. Chercher la sécurité systémique peut impliquer de renoncer, à court terme, à une efficacité économique théorique maximale. Autrement dit, il peut être rationnel de « sur-investir » dans la décarbonation, de garantir des prix plus élevés ou plus stables, ou de mobiliser des institutions puissantes comme les banques centrales, même si cela semble sous-optimal du point de vue d’un modèle économique standard.
La Carbon Reward Policy s’inscrit précisément dans cette logique. En garantissant un prix plancher et en sécurisant les flux financiers vers la transition, elle privilégie la robustesse du système sur la pure optimisation. Ce choix n’est pas idéologique, mais pragmatique : face à des risques climatiques non linéaires et potentiellement irréversibles, la stabilité et la prévisibilité deviennent des biens économiques en soi.
En filigrane, cette approche interroge une hypothèse profondément ancrée dans les politiques publiques : celle selon laquelle le marché, correctement ajusté, serait toujours l’outil le plus efficace. Chen ne rejette pas le marché, mais il rappelle qu’un marché sans sécurité systémique peut devenir un accélérateur de crise plutôt qu’un mécanisme d’allocation efficace.
Ce que cette approche pourrait changer concrètement
Si la Carbon Reward Policy peut sembler abstraite à première lecture, ses implications sont, au contraire, très concrètes. En s’attaquant directement au déficit structurel de financement climatique, elle ouvre des perspectives difficiles à atteindre avec les instruments actuels.
Le premier changement majeur concerne les pays en développement. Aujourd’hui, une large part de la transition y est freinée par le coût du capital, l’instabilité financière et l’absence de garanties de long terme. En transformant la décarbonation en actif financier doté d’un prix plancher crédible, le XCR pourrait réduire le risque perçu par les investisseurs et orienter des flux privés vers des projets jusqu’ici jugés trop incertains. La récompense carbone devient alors un levier de développement, et non une contrainte supplémentaire.
Deuxième effet potentiel : la gestion des actifs fossiles. La transition actuelle crée un risque massif de « stranded assets », ces infrastructures qui perdent brutalement leur valeur. La carbon reward introduit une alternative : valoriser financièrement la fermeture anticipée d’actifs fossiles et leur remplacement par des solutions bas-carbone. Ce mécanisme pourrait atténuer les résistances politiques et industrielles en offrant une porte de sortie économique aux acteurs les plus exposés.
La politique de récompense ouvre également des perspectives pour les secteurs difficiles à décarboner – acier, ciment, transport maritime ou aérien. Là où les signaux-prix classiques restent insuffisants pour déclencher des investissements lourds et risqués, la garantie d’un revenu carbone stable sur le long terme peut faire basculer des décisions industrielles structurantes.
Enfin, la Carbon Reward Policy intègre explicitement les co-bénéfices sociaux et écologiques. Projets de restauration des écosystèmes, protection des forêts, résilience des territoires ou reconversion des travailleurs peuvent être éligibles aux récompenses, à condition d’être mesurés et vérifiés. Cette dimension est essentielle : elle reconnecte la politique climatique aux réalités sociales, là où les politiques purement technocratiques ont souvent échoué.



Pris ensemble, ces effets esquissent une transition moins conflictuelle, plus inclusive et potentiellement plus rapide. Non pas parce que les contraintes disparaissent, mais parce que les incitations sont mieux alignées avec les intérêts économiques et sociaux des acteurs concernés.
Une proposition ambitieuse… et des questions ouvertes
Aussi séduisante soit-elle sur le papier, la Carbon Reward Policy soulève inévitablement des interrogations majeures. La première concerne la gouvernance internationale. Le dispositif repose sur la création d’une autorité dédiée et sur une coordination étroite entre États et banques centrales. Or, l’histoire récente de la coopération climatique montre à quel point les consensus sont fragiles. Chen en est conscient et propose une mise en œuvre progressive, via un « climate club » volontaire, mais le passage à l’échelle mondiale reste un défi politique de premier ordre.

Autre point sensible : le rôle des banques centrales. Leur implication directe dans la stabilisation d’un actif lié au carbone constitue une extension claire de leurs mandats traditionnels. Si l’argument de la stabilité financière face au risque climatique est de plus en plus reconnu, la légitimité démocratique d’un tel élargissement suscitera inévitablement des débats. Jusqu’où les banques centrales peuvent-elles aller sans empiéter sur le champ des décisions politiques ?
La question monétaire n’est pas non plus anodine. Même si les simulations avancées dans le document suggèrent un impact inflationniste limité, la crainte d’une création monétaire excessive reste présente dans le débat public. La réussite du dispositif dépendrait largement de la capacité à attirer une demande privée suffisante pour le XCR, afin de limiter l’intervention effective des banques centrales.
Enfin, demeure une interrogation plus fondamentale : la Carbon Reward Policy peut-elle réellement transformer des dynamiques de pouvoir profondément ancrées ? Récompenser la décarbonation réduit certaines résistances, mais ne fait pas disparaître les intérêts économiques liés aux énergies fossiles, ni les inégalités structurelles entre pays et territoires. La politique de récompense apparaît ainsi comme un levier puissant, mais non comme une solution miracle.

Ces limites ne disqualifient pas la proposition. Elles soulignent au contraire sa nature : non pas un outil technocratique prêt à l’emploi, mais une architecture de transition, qui oblige à repenser les institutions économiques face à l’urgence climatique.
Et si la transition avait besoin de récompenses, pas seulement de sanctions ?
La Carbon Reward Policy ne propose pas simplement une innovation financière. Elle invite à un changement de regard sur la transition climatique. Là où les politiques dominantes cherchent avant tout à corriger des prix, elle cherche à sécuriser des trajectoires. Là où l’on mise sur la contrainte, elle introduit la récompense comme moteur de transformation systémique.
En mettant en lumière l’existence d’une externalité systémique, Delton B. Chen rappelle que le climat n’est pas un problème marginal que l’on peut traiter à coups d’ajustements progressifs. C’est un risque global, non linéaire, qui exige des outils capables de mobiliser massivement les ressources tout en réduisant les blocages politiques et financiers.
Reste une question ouverte, presque philosophique : sommes-nous prêts à reconnaître que la transition écologique ne se fera pas uniquement contre les acteurs économiques, mais aussi avec eux, en redéfinissant les incitations fondamentales du système ? La Carbon Reward Policy n’apporte pas toutes les réponses, mais elle a le mérite de poser la question autrement. Et, dans un débat souvent figé, c’est déjà un pas décisif.
Pour aller plus loin : Carbon Reward Policy: An Economic Framework for Responding to Climate Damages & Systemic Risks, Chen, Delton
https://doi.org/10.5281/zenodo.17341212

